SEND NUDES #0 - Nique-toi la dépression.

Intro

Send nudes, c'est le prototype d'un type d'article autobiographique, un témoignage. Send nudes parce qu'à l'instar d'un DSK dans un hôtel, je vais me foutre à poil. Cependant de façon beaucoup plus métaphorique et sans intention de violer qui que ce soit. L'exercice est simple : m'aider à faire le point sur une période de ma vie qui a duré six ans et ceci dans le but d'en tirer les enseignements qu'il faut et pouvoir sereinement tourner cette page. Un autre objectif, s'il on peut nommer cela ainsi, serait de donner un peu d'espoir aux personnes qui sont dans une situation psychique délicate et pour qui du réconfort serait bienvenu.


SDM

Ce sigle, je l'ai vu sur des arrêts maladie un nombre incalculable de fois. Il signifie "Syndrome Dépressif Majeur". Allez, l'étiquette est posée, le diagnostic collé et ce sigle, j'allais malgré moi m'y identifier pendant de longues années. Une sorte de FML médical.

La première fois que je l'ai vu ce sigle, c'était en 2011, en juin. Tous les symptômes de la dépression s'étaient déclarés avec force, la checklist était complète. Ma serotonine s'était mise aux abonnés absents. Les symptômes : absence de motivation et d'appétit entraînant une perte de poids rapide et conséquente, hypersomnie (pour d'autres c'est l'inverse : l'insomnie), ruminations, idées noires et crises d'angoisses le tout de façon durable. Mon médecin traitant m'a mis en arrêt et sous Seroplex pour traiter l'urgence, la béquille chimique était indispensable tant je perdais pied.


Le déclencheur

Le travail. J'étais, à ce moment là, dans une cuisine centrale d'un service public en tant que magasinier livreur. Mes collègues, pour la plupart était racistes, mysogines, alcooliques avec des responsables au mieux incompétents et au pire complices. Je vous passe les détails mais je connais la définition d'oppression. Une oppression subie pratiquement toute ma vie à compter du collège de façon consciente mais probablement "effective" avant inconsciemment. Le travail. Par la suite, c'est devenue une constante : c'était toujours le travail qui me faisait tout remettre en question. Absolument tout : mon estime de moi, mes qualités professionnelles, mes capacités sociales et le sens que je voulais mettre à ma vie. En y réfléchissant brièvement, c'était la partie émergée de l'iceberg. 6 ans de dépression. Six longues années avant de reprendre pied. Un premier arrêt de deux mois, reprise de dix-huit mois, arrêt d'un an, reprise de trois mois, arrêt de six mois, etc... Laissez-moi vous dire que ce n'est pas marrant du tout, les RH vous regardent bizarrement, on vous aménage des emplois mais mon sentiment c'est qu'ils ne l'ont pas fait pour moi mais pour eux : il s'agissait de ne pas me donner l'idée de porter plainte pour discrimination et harcèlement. Bref, de toute façon je n'en avais pas envie, la paperasse, le temps et l'argent nécessaire était au-dessus de mes forces et mes ressources.


Une guérison semée d'embûches

De juin 2011 à juin 2017, je me considérais comme malade jusqu'à ce que ça finisse par s'estomper, tout doucement. Aujourd'hui je me dis guéri mais je fais attention au moindre signe, à la moindre baisse de morale, aux déprimes hivernales. C'est pour l'instant un sursis, je suis un prisonnier en réduction de peine avec un agent de probation (deux en fait, psychiatre et psychologue). Cela dit à l'heure où j'écris ces lignes nous sommes en mars 2018 et je commence à me détendre.

Il y a quand même, avant d'en arriver là, un cheminement à faire. Il faut changer sa grille de lecture de dépressif à une grille plus bienveillante à notre égard et ça se fait pas tout seul. J'ai eu besoin d'aide : au cours de ces six années de noirceurs, j'ai eu trois hospitalisations en clinique privé où j'ai pu observer des patiens avec des pathologies graves bien sûr mais pas choquantes. Ces hospitalisations m'ont permis de faire les pauses nécessaires, s'extraire du vélo pour se regarder pédaler en quelques sorte.


Les hospitalisations

Croyances

Il y a des mythes, des croyances, des constructions mentales culturellement et profondément ancré dans l'imaginaire sur ces établissements de santé. Laissez-moi vous raconter. Tout d'abord, l'admission se déroule comme n'importe quelle hôpital : enregistrement mutuelle / carte vitale / visite médicale. Puis vous êtes pris en charge par un.e infirmier.e qui vous accompagne jusqu'à votre chambre et vous demande de ranger vos affaires, ils vous demandent, une fois votre sac vide, de leur donner vos chargeurs, ceintures, rasoir, appareil électroniques à l'exception de votre téléphone (que vous pourrez recharger à l'infirmerie). De base ils vous font confiance mais au moindre doute, ils vont palper vos affaires, surtout si vous êtes déjà venus car vous connaissez les règles mais ils ne vous touchent pas. On part sur une confiance raisonnablement dosé. Vous ne pourrez pas sortir avant au moins 72h sauf en cas de rendez-vous médical extérieur préalablement planifié. On vous prive de la liberté d'aller et venir au départ, ça peut être long mais en général pas tant que ça, vous pourrez sortir accompagné dès les 72h passés, puis au bout de plusieurs jours sans "incidents" en autonomie l'après-midi et enfin tout un week-end accompagné puis en autonomie. Pas d'entraves poignets/chevilles sur les lits, pas judas extérieur, le personnel frappe avant d'entrer mais pas possible de verrouiller les portes, il n'y a qu'une seule et unique chambre d'isolement pour 80 patients. Il y a peut-être des seringues de sédatifs prêtes mais je n'ai vu aucun personnel soignant dans l'obligation d'en user.

Le quotidien

Vous avez deux visites quotidiennes au début du séjour, pendant au moins deux semaines. Votre psychiatre d'abord qui va vous parler des médicaments essentiellement, puis un entretien infirmier où là on va chercher vos causes de souffrances. Car oui, personne ne vous traitera de fous, de dingues ou je ne sais quoi. Votre souffrance n'est jamais négligée peu importe ce qui vous a amené ici. Les aspects pratiques sont simple : petit déjeuner à 8h30, déjeuner à midi, dîner à 18h en réfectoire ou, si nécessaire, dans votre chambre. Machine à café, sodas, snacks à disposition, salle tv, bibliothèque (peu fournie dans mon établissement, hélas), parc, coin fumeur, salon pour recevoir les visites au calme mais aucune obligation de s'y cantonner. Vous pouvez parler aux infirmier.e.s autant qu'il vous plaira sous réserve de leur disponibilité bien entendu, j'entends par là qu'il y a des urgences d'écoute par exemple si un patient fait une crise d'angoisse, etc... Les médicaments sont distribués dans les chambres à heure fixe, seule le.s médicament.s de nuit est/sont donné.s en infirmerie car les effectifs sont réduits et que vous pouvez allez vous coucher à l'heure que vous voulez tant que ça ne dépasse pas le couvre-feu qui doit être minuit je crois, ou 23h au plus tôt, je ne me souviens pas de ce détail. Au début, on vous laisse tranquille pour occuper vos journées et bien souvent, on veut voir personne, ne pas discuter, ne rien faire et cette volonté est respecté jusqu'à un certain point. Sans vous forcer, au bout d'un moment, on va vous suggérer de participer à des ateliers d'art thérapie par exemple (théâtre, peinture, dessin), de sophrologie, de groupe de parole, de sport (petite salle de muscu). Et une petite routine s'installe.

Et pour moi ?

Pour ma part, j'étais gourmand en temps infirmier, au départ je ne voulais pas parler, je ne regardais même pas les soignants dans les yeux mais une fois que j'ai commencé, impossible de m'arrêter. Surtout que j'ai fait un gros transfert sur l'une des infirmières qui a très vite su comment je fonctionnais (à base de bouquin, de philo, de questions existentielles que je rongeais comme un chien avec un os jusqu'à ce que je trouve une réponse qui me convenait afin d'en rediscuter ensuite). Cette personne avait, très vite, fait l'hypothèse que je sois à haut potentiel intellectuel mais on y reviendra.

Le conseil du vieux briscard des HPs

Prenez aussi du recul avec ce que vous ressentez dans ces établissements : j'ai développé des sentiments amoureux à deux reprises (l'un des sentiments les plus moteurs dans ma dépression était la solitude) dont une fois de manière très puissantes. La leçon a été tout aussi puissante.


Outro

Ce texte est un peu long, mal écrit, pas rangé, incomplet, je reviendrais dessus de temps en temps pour le rendre plus lisible mais publier un premier jet me semblait important (surtout pour moi haha). Vous pouvez me contacter si vous le souhaitez sur ce mail : whoc@woc.is pour échanger nos expériences, attention, je ne suis pas médecin, soignant ou même formé à quoique ce soit en psychologie mais parfois parler à un inconnu, formaliser ses idées mêmes noires, permet de s'apercevoir de certaines choses rien qu'en le couchant sur papier (fut-il numérique) et bien entendu je prends l'engagement solennel d'une totale discrétion à ce qui pourra m'être confié et je ne porte aucun jugement, si, c'est vrai, absolument aucun.

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